Je vais vous l’dire ben honnêtement, je sais pas exactement ce qu’on fait ici…Je le sais, je le sais, c’est pour presser une réforme sur la loi du statut d’artiste. Mais, je suis vraiment pas une pro de la loi sur le statut de l’artiste, je sais pas ce ça mange en hiver.
Si Guy Nantel se promènerait dans la foule pour demander d’expliquer nos revendications, le projet de loi qu’on attend du gouvernement, il me garderait dans le montage, j’aurais l’air niaiseuse.
Tout ce que je sais, c’est que c’est toujours la même histoire.
Les artistes se font toujours demander de faire plus, pour moins d’argent. Il faut toujours être plus innovateurs, pour moins d’opportunités.
Je le sais que c’est ça.
Je le sais qu’à moins d’un gros coup de volant à gauche, d’un virage radical du gouvernement, d’un gouvernement, ça va être encore ça pour un bon bout.
Que ce soit quand ils coupent des subventions aux artistes, qu’ils rendent les formulaires pour les bourses plus compliqués ou qu’ils financent toujours un peu moins les écoles à vocation artistique, c’est toujours la même affaire. Qu’ils ouvrent les salles de cinéma avant les théâtres, les centres d’achat avant les musées, qu’ils financent un tunnel au lieu de sauver des lieux de diffusion patrimoniaux, c’est toujours la même affaire : les décideurs se crissent de nous autres.
Comme les enseignantes ou les infirmières, les gouvernements n’en ont rien à faire des humains qui prennent soin des autres humains. Ils n’en ont rien à faire des humains qui font rouler les idées, pas les machines.
Nous, les artistes, on ne fait pas assez rouler l’économie. On ne détruit pas assez de lacs, on ne pollue pas assez de rivières, on ne produit pas assez de richesses !
L’autre jour, j’écoutais la tévé, pis j’ai appris que y’a du monde que leur job, c’était d’aider les entreprises d’ici à vendre leurs produits sur Amazon. Aider à envoyer de l’argent ailleurs. Ça avait des titres fancy qui incluaient les mots « marketing » ; ; « innovation » ; « gestion ». Pis ça ! C’est des vraies jobs. Ça ! Le gouvernement aime ça. C’est ça qu’il finance à coup d’impôts pas cher et de crédits pour en payer encore moins. ÇA ! C’est des vraies jobs. Ça mérite de la vraie attention.
La CAQ va détruire et gentrifier le quartier Maizeret à Québec, au nom des jobs avec des noms comme ça. C’est au nom du marketing que François Legault veut que le Saint-Laurent soit la Silicon Valley du Canada. C’est au nom de l’innovation que le gouvernement entend tasser du monde pauvre – pis ben des artistes – partout au Québec ! C’est ça, la saine gestion de l’économie !
Pourquoi financer des secteurs comme celui des arts ? Pourquoi payer pour des jobs qui font rêver, au lieu de faire consommer ? Pourquoi payer pour des jobs qui font réfléchir, au lieu d’acheter ? Être artiste, c’est pas une vraie job.
C’est pas une job écrivain, comédienne, metteur en scène, réalisatrice. L’art coûte cher et ne rapporte rien. C’est pas des vraies jobs, la fille à la porte, le gars au vestiaire, la personne à la billetterie. C’est pas des vraies jobs, la costumière, le caméraman, la technicienne de son, l’éclairagiste. L’art, ça ne crée pas de jobs.
Quand Netflix vient filmer une production avec notre argent pis des comédiens américains…Ah, LÀ c’est bon pour l’économie ! On félicite le gars de son, la garda qui tient les passants loin de Jennifer Aniston… Quand le centre Bell est à pleine capacité, là c’est des vraies jobs, le placier pis la fille de la billetterie, les éclairagistes…
C’est drôle, j’ai pas entendu parler de pénurie de main d’oeuvre dans le milieu des arts, plus une pénurie d’opportunités.
C’est sûr que y’a pas de pénurie de main d’oeuvre, vous allez me dire, c’est les comédiens qui travaillent dans les billetteries de théâtres avant que ça pogne. C’est peut-être pour ça qu’ils veulent nous garder dans la misère, parce que c’est nous qui est pogné pour faire leur café, avant que ça pogne.
Pis c’est nous qui est pogné pour pogner, pour survivre.
Le pire, LE PIRE. C’est que la CAQ reporte la réforme du statut de l’artiste, l’argent aux salles de diffusion, les subventions, – ga’, name it – des problèmes y’en manque pas.. Ils reportent toute ça, pour annoncer l’abolition du cours d’éthique et culture religieuse pour un cours de « Bon Canayen França », pour une « nouvelle loi 101 », pour une réforme du système d’immigration.
Ils ont pas le temps d’écouter les besoins des artistes, ils sont trop occupés à graisser la patte des compagnies de gestion d’image pour des publicités nationalistes cheap mal montées.
C’est comme si au lieu de mettre de la bonne musique,
François Legault montait le son.
Vous voulez que la culture québécoise rayonne ?
Financez-la. Écoutez-la.
Moi, je ne demande pas la lune. Je veux juste que les artistes soient traités comme n’importe quelle compagnie américaine.
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Quand Denise Boucher a perdu son financement du Conseil des Arts pour sa pièce Les fées ont soif, elle arguait justement que sa subvention n’était pas un caprice, mais bien un droit. Au même titre que n’importe quelle compagnie qui reçoit de l’argent. Je vous laisse sur ses mots :
« Ma subvention est un droit. Dans le sens que si moi, en tant qu’écrivaine, je fais une pièce de théâtre, qui, en était produite, va procurer du travail, à moins une cinquante de quarts de métier. Je pense que c’est un droit. D’ailleurs je voudrais m’appeler dorénavant, au lieu de m’appeler ‘’artiste’’ ou ‘’poète’’ je voudrais m’appeler ‘’Denise Boucher, petite entreprise’’. »
Fait que c’est comme ça que je vais y demander, vu qu’il comprend pas autrement : François Legault, améliorez donc les conditions des petites entreprises.