La colère est interdite. Trop violente, destructrice. La colère est taboue. La colère est réprimée, la colère est lente, endormie. La colère est interdite.
Et puis je dis “la colère est interdite” j’ai menti. Elle est permise, bien sûr, chez qui elle est acceptée, normalisée. La colère du patron, la colère des hommes politiques, la colère des athlètes. Certains hommes ont revendiqué que la colère était messy, mais constructrice. Une grande passion pour le tapotage de yeules sur la glace, j’imagine.
C’est en fait surtout, la colère des femmes, la colère des faibles, qui est interdite.
Si on se fait taper dessus et qu’on gueule, on se fait taper dessus plus fort, paraît-il, disent-ils, il faut dénoncer sans faire de bruit. C’est qu’ils sont mal à l’aise quand on lève le ton. Il ne faudrait pas diviser. Il ne faudrait pas sacrer. Il ne faudrait pas surtout, avoir l’air menstruées.
Les femmes ne peuvent pas être en colère. On peut être tristes (on pleure tout le temps). On peut être joyeuses (C’est ma touuuuune). Mais on ne peut pas être en crisse. C’est trop frontal. Ça fait penser à nos mères pas contentes. Ça fait penser à nos maîtresses d’école pas contentes. Ça fait penser : “les femmes sont toutes des crisses de folles.”
Les hommes ont le monopole de la violence. Un gars qui cogne is being a man.
Ça se passe dans le ring, between boys.
Il ne faudrait pas avoir l’air frustré.e.s quand on donne notre avis. Vous ne savez donc pas, que lorsque vous pilez sur le pied de quelqu’un, il doit vous dire gentiment : “Excusez-moi, pouvez-vous s’il vous plaît retirer votre pied de mon pied, cela est douloureux. Merci de corriger cette situation ” et que s’il le fait autrement, vous aurez le droit de le lui reprocher ?
Baissez le ton. Dites s’il vous plaît et merci. Exigez vos droits gentiment.
Sourire en coin lorsqu’on entend des blagues déplacées.
Cachez votre grogne. Vous êtes si belles quand vous souriez.
C’est la colère interdite.
J’ai cette interdiction internalisée. Des fois, je m’haïs d’être aussi fâchée. J’ai le malheur que la colère soit mon émotion par défaut, les settings d’usage. Petit bélier, sûrement, me dira-t-on.
J’aimerais mieux pleurer, ou bien mieux, être de glace.
Ils sont chanceux, les gens qui sont de glace.
“Mais non, ta vulnérabilité, c’est ta plus grande force !”
Oh, ta yeule.
Vous voyez, je suis fâchée.
J’aimerais arrêter d’être fâchée.
Je médite et je pense à ma respiration.
Mais quand la voix me dit “lâchez prise à tout ce que vous ne pouvez pas contrôler” je pense au classique discours capitaliste déresponsabilisant et ça me fâche. Fâchée.
J’essaie d’apprivoiser ma colère.
Parce qu’au fond, c’est une bête sauvage qui mérite d’être domptée.
Elle est née de l’amour.
C’est une colère automatique, une colère auto-défense, une colère légitime.
Celle d’un parent qui lève le ton quand son enfant s’approche d’une prise électrique avec une fourchette. Celle d’un couple qui tient à l’autre. Parce qu’on sait bien qu’en amour, le problème ce n’est pas d’être en crisse, mais de s’en crisser.
Ma colère est impliquée. Je suis hypersensible et je vois toutes les fourchettes de tout le monde se diriger vers toutes les prises électriques. Alors je gueule. “Tu vois, ta vulnérabilité c’est ta plus grande force !”
Oh ta yeule.
J’essaie d’apprivoiser cette colère. Les émotions, ce n’est pas de la pâte à modeler. Je ne peux pas instantanément la modifier, mais je peux la canaliser. De toute façon, la colère qui ne sort pas ne disparaît pas, elle pourrit.
Alors, j’essaie d’apprécier cette colère en me rappelant qu’elle n’est pas nécessairement synonyme de violence et destruction. Elle signifie renouveau, révolution.
Au Tarot, la carte de la mort peut signifier l’arrivée d’un nouveau cycle.
Mais pour que quelque chose commence, quelque chose doit d’abord se terminer.
La colère est balisée par les gagnants.
Un État qui réprime une colère, c’est une rébellion.
Une colère qui renverse un État, c’est une révolution.
La colère peut être belle.
Elle met le doigt sur le bobo. Elle est douloureuse, mais elle peut nous aider à guérir.
Ne fait-elle pas partie des étapes traditionnelles du deuil ?
Pour que quelque chose commence, quelque chose doit d’abord se terminer.
Il faut tout détruire pour tout recommencer.
Varger l’autoroute métropolitaine à coups de masse pour y planter des arbres.
Engueuler le monsieur dans l’autobus qui fait peur à la madame.
Les premiers peuples brûlaient la forêt pour la faire prospérer.
L’équilibre entre la destruction et le renouveau.
Entre la colère et l’espoir.
Le feu et l’eau.
C’est juste pour vous dire,
Soyez en tabarnak,
Et prenez soin de vous.