Si vous êtes déjà tombé en amour, vous avez eu envie à un moment donné d’arrêter le temps. Quelques secondes, quelques minutes, quelques heures, quelques jours, quelques ainsi-de-suite, peut-être.
Quand, de temps en temps, il nous prend l’envie d’arrêter le temps, il y a toujours cette question des conséquences : Qu’arriverait-t-il au reste du temps, si nous, on prenait notre temps ? Est-ce que la planète cesserait de tourner autour du soleil ? Est-ce que le soleil cesserait d’exister ?
– Paraît que Stephen Hawking ne croyait pas au voyage dans le temps. Selon lui, on aurait déjà rencontré des voyageurs temporels depuis le temps. Mais, mais ! J’ai une théorie. Tous les voyageurs dans le temps, excités par leur invention, auraient commencé par des temps anciens, car le futur incertain horrifie. Et peu importe leur arrivée, au temps des dinosaures, ou bien à Paris du Moyen Âge, l’air était si infecte, ou carbonique, qu’ils en moururent instantanément. Si vous osez le voyage dans le temps, amenez vous un scaphandrier, c’est mon conseil. Mais bon, je m’écarte. Et je ne voudrais pas vous faire perdre votre temps –
Si vous êtes déjà tombé en amour, vous savez que le temps s’arrête oui dans les draps, mais malheureusement pas autour (contours, draps contours). Les lentes cadences amoureuses entraîne parfois la dérive des amitiés ou des carrières. (Ça fait 5 ans, bâtard, que j’ai l’impression que tout le monde est plus productif que moi, trop occupée à jouer dans les cheveux d’un beau frisé.)
Et puis il y a cette dernière année, où le temps a arrêté d’être une date sur le calendrier, un jour de la semaine, une anniversaire, un deadline, un show, une réunion. Pour tout le monde, en même temps. Le temps s’est transformé en une espèce de boule de fils d’écouteurs indiscernables, indissociables, avec toutes les conséquences holistiques incluent dans le package. Pour les soignants, c’est une spirale qui ne finit plus de finir, le jour de la marmotte qui s’améliore jamais, les nuits qui se fondent aux jours, les jours qui se fondent aux nuits, ne plus savoir si on est en 2020, en 2021, en 2034 le vaisseau spatial Romano Fafard quitte la Terre en route vers les confins de l’univers. Pour d’autres, le soleil a explosé et il ne reste l’ombre, les minutes longues comme des vies. Pour d’autres, c’est le même train train quotidien qui chou-chou-ne comme avant. La même vitesse au volant, traffic pas traffic, rendez-vous pas rendez-vous, heure d’arrivée à un spectacle pas d’heure d’arrivée à un spectacle, vol à prendre ou pas (ou malheureusement oui) « Tassez-vous, chouchou ! » . Pour d’autres, c’est autre chose. Ainsi va la vie qui va, ah.
Et alors, je me demande, avec le temps qui s’est arrêté, qu’est-ce qui est arrivé au reste du monde ? L’Australie est retournée dans la vie d’avant, est-ce que le taux de divorce est toujours aussi élevé avec la deuxième vague ? C’est moi ou les jours sont plus courts ou merde c’est vrai c’est l’hiver ? Qu’en est-il des amitiés ? Aura-t-on des choses à se raconter ? À part le résumé de nos émissions préférées ? J’ai une amie égoïste qui fait toujours des soupers avec laquelle je ne serais pas quand je voudrai partager un repas, j’ai un ami qui est mort, j’ai supprimé les conspis. Je ne sais plus si on va s’entendre, si on a trop changé. J’ai envie de crisser le feu, sont-ils tous devenus pompiers ?
Je ne parle plus trop à mes amis, je me sens une mauvaise amie. Mais, mais, mais. Je ne sais plus quoi dire. Les zooms ne me suffisent plus. Les appels ne me suffisent plus. J’aime mieux être dans mon temps arrêté à moi, à lire, à écrire, à délirer, à m’entraîner. « Peux-tu croire que ça fait, quoi, presque un an qu’on s’est pas vu ? » Je ne sais plus, je ne compte plus les tours autour du soleil, toi oui ?
Je risque de passer deux anniversaires en confinement. Petite, je ne comprenais pas les adultes qui oubliaient leur âge. VOYONS, C’EST TON ÂGE. Je comprends maintenant qu’il y a cet âge où plus personne ne nous le demande. Je vais avoir 25 ans, sans avoir dit à personne l’année dernière que mon anniversaire me donnaient 24 printemps, ni que celui-ci m’en donnera 25. Le temps c’est donc arrêté à 23 ans pour moi. Mon année chanceuse, en plus.
C’est le début d’une décennie qui passera comme cent années, un peu comme celle d’il y a cent ans.
Peut-être que ça nous donnera le temps de démêler nos fils d’écouteurs.
Vous, comment va le temps ?