(tousse dans ton) Coudre

Ces temps-ci, je couds beaucoup. Y’a que ça à faire chez moi entre le wifi intermittent et le mauvais temps. J’essaie de finir la grande pile de « projets couture » qui orne mon « bureau de couture » dans mon « petit coin couture » dans ma chambre. Petit coin aménagé depuis longtemps, qui avait pourtant très peu servi avant « la situation ». (Euphémisme du moment) J’avais des grands rêves de me consacrer au ré-apprentissage de la couture, car j’avais déjà suivi des cours, petite et blasée des cours de karaté-danse ballet-contemporaine-aquatique auxquels mes parents m’inscrivaient. Alors il y a deux ans, j’ai demandé à mon père de fouiller dans son entrepôt pour ma vieille machine à coudre poussiéreuse, j’ai trouvé un joli bureau gratuit sur Internet et depuis deux ans je suis prête à filer l’aiguille, mais, meh.

Je me suis remise à coudre tout récemment. Rien d’extraordinaire pour l’instant. Je répare, je coupe, je couds du « papier de toilette » et des mouchoirs, j’essaie de faire des masques, je sacre, j’apprends encore. J’ai mal au dos, parce que mon espace de travail n’est pas 100% ergonomique et que l’ergonomie sacre le camp assez vite en couture. J’ai mal aux doigts, je n’ai pas de dé à coudre, je pensais que je n’en avais pas besoin, grave erreur. Aucune trace de toutes les petites piqures sur mes mains, mais quand je coupe du citron, elles chauffent à l’unisson. À l’unisson parce que ça fait si mal que je sens mes doigts crier. Comme je plains toutes celles qui sont ou ont été obligées de coudre toute leur vie. Parce que c’est souvent des femmes, avouons-le, les hommes eux se cassent le dos en chargeant leur cargaison. Quand je pense à nos grands-mères qui cousaient la garde-robe de toute la famille pour se sortir de la misère, les femmes qui le font encore pour un salaire de misère et tous ceux et celles qui portent ces morceaux de tissus en pensant déjà à ceux qu’iels achèteront bientôt : j’ai le vertige.

Impossible de rapprocher dans l’imaginaire, dans un seul et même objet, le dur labeur d’une paire de Nike et l’indifférence avec laquelle elle est portée, un cours moment obsolescent. Comme c’est long faire une couture. Une belle, imaginez …sur du cuir en plus ! C’est long apprendre à coudre à coups de aouch et de ouille, les dos, les doigts, le compte en banque qui font mal. Une manche, un ourlet, un bord de pantalons, une crotche, des poches ! On porte les vêtements en tout simplicité, comme si les camisoles garage poussaient dans les arbres et on n’imagine pas le nombre de piscines olympiques d’eau gaspillée qui dorment dans notre garde-robe.

« L’industrie de la mode produit 20% des eaux usées mondiales. Du champ (de coton) à la boutique, un jean peut parcourir jusqu’à 1,5 fois le tour de la Terre (65 000 km) et nécessitera 2 000 litres d’eau pour être fabriqué. »

Et ils se réparent mal en plus, ces putains de jeans. On nous donne un bouton s’il pète, mais pas le fil. Levis encourage ses clients à réparer leurs produits : mais en attendant ceux qu’ils nous offrent sont cheaps et jamais vous ne verrez des morceaux de tissus pour faire patchs qui matchent dans leur boutique. « Arrangez-vous avec votre trouble. » Notre trouble, c’est leur produit. What the fuck.

J’ai le vertige comme lorsqu’on apprend à cuisiner. La première fois que j’ai fait de la mayonnaise, j’ai compris pourquoi chaque bouchée allait dans mon cul en voyant la quantité d’huile qu’il fallait mettre. Et les vêtements, mon dieu, comme c’est peu cher à quel point c’est chiant ! Coudre pour le plaisir, pour soi, pour ses amis, c’est une chose. Coudre pour des gens qu’on a jamais vu, pour une compagnie qui vendra le t-shirt pour cent fois le prix, pour la poubelle souvent, c’est un supplice. Et puis tous ces petits bouts de tissus qui se détache à chaque fois qu’on y met le ciseaux. Des rikikis morceaux de cotton pesticidé, de plastique la plupart du temps, qui se ramassent un peu partout. Là-bas, c’est sur le sol des fermes, dans l’eau. Chez moi sur le plancher, dans ma laveuse, dans l’eau aussi. Des rikikis morceaux qui font partie d’une pollution invisible mais partout, omniprésente. Une pollution qui fait penser à Dieu.

Je m’écarte. Achetez pas de vêtements que vous avez pas besoin gang. C’est juste ça.

Je songe réparer une paire de bobettes.

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