À chacun de mes voyages, j’ai cru que j’allais mourir. En Europe, j’ai cru y passer dans un attentat terroriste, égorgée par un Basané affamé. En bateau, j’étais sûre que j’allais me faire bouffer une jambe par les requins. À Disney World, décapitée par un manège. Chez nous, j’étais convaincue que j’allais mourir sur la 15, dépassée par casquette dans une civic. Mais pourtant jusqu’à maintenant, je n’ai jamais été morte. Même pas une fois, même pas un petit peu. Pas d’arrêt cardiaque, ni de couteau planté dans le foie, rien. À chaque fois que j’ai voyagé, j’ai survécu et j’en suis morte de peur.
C’est qu’à partir de maintenant, je pourrais mourir à n’importe quel moment, à n’importe quel égard ! Je pourrais mourir en train de faire l’amour et tout le monde aurait un petit sourire niaiseux à mon enterrement. Et moi je veux qu’on pleure ma mort, pas qu’on en rit. Je pourrais mourir en travaillant, ce qui serait probablement la pire mort possible du monde entier ; mourir en faisant quelque chose que je déteste. Envier tous ceux qui sont morts dans leur sommeil, dans les bras de leurs proches, d’un cancer long et souffrant mais qui donne le temps de quitter tout le monde dans la bonne humeur et la morphine, de vieillesse, envier ces morts toute ma vie.
J’ai peur de la mort inconnue. Le THE END à la fin du film qui ne contient pas de générique. J’aime les films, j’aime les génériques. Mon père faisait toujours la même farce à toutes les fois que nous allions voir un film ‘’Je connais la fin ! Je vous le dis, je connais la fin !’’ La fin, c’était le générique. ‘’Je l’avais dit qu’y’allait avoir les noms de tout le monde avec ce qui a fait dans le film ! Je vous l’avais dit que je connaissais la fin de ce film là ! Je vous l’avais dit ou je vous l’avais pas dit ?’’ Il le disait, tout le temps, j’étais tannée, mais charmée. Sur son lit de mort, il a vu le film de sa vie défiler devant lui et avant de rendre dernier souffle et là aussi il nous a lu le générique : ‘’Écrit et Dirigé par …: Ta mère ! Je savais que je décidais de rien dans cette maison là !’’ Tout le monde a ri, sauf ma mère qui n’avait visiblement pas écrit cette ligne-ci et mon père qui mourait.
Je me suis toujours demandé si j’aurai le courage un jour de demander à une voyante comment mes jours allaient finir. Peut-être pourrais-je en profiter pour dépenser mon argent plutôt ? Ou au contraire, compter chaque cenne parce que la mort ne viendra peut-être que dans la centaine ? Une vie courte et riche ou longue et pauvre ? La vie, vous, vous la prenez comment ? Avec ou sans goût amer ? Sucrée de baises et d’aventures ou salée de sécurité et piscine creusée ?
Nous sommes tous différents, mais tout le monde passe par le même chemin, les mêmes justices : la naissance et la mort. C’est pas vrai, il y a chier et manger aussi, mais ceux là sont injustes, ils sont le reflet de notre classe sociale. ll y manger du caviar et manger du rat, chier dans une toilette en or est tout de même plus glamour que dans une latrine publique. Mais lorsqu’on naît, on naît tous remplis de merde et quand on meurt on se chie dessus. Mes excuses, je voulais parler de la mort, pas de la merde.
J’ai voulu provoquer la mort, mais elle n’est jamais venue. J’ai voulu l’affronter en pleine face une fois, pour que ne plus jamais elle ne me fasse peur. Mais rien y fait. Je crois que je suis immortelle. Je suis invincible ou ce n’est jamais mon heure. Je joue avec le temps, je nargue la mort comme faisaient toutes les jeunes filles de mon école à celles qui n’avaient pas les baskets de l’année. Parce que oui, si je suis immortelle ce n’est même pas parce que je suis particulièrement gentille. Je ne suis pas particulièrement méchante non plus, mais si on me garde sur Terre, ce n’est même pas pour mes nombreuses heures de bénévolat volontaires, puisque les seules que j’ai faites ont été imposées par la cour. (J’avais fait un mauvais coup en espérant que la police allait me tuer, mais notre justice est trop douce et clémente.)
J’ai souvent pensé que si je ne mourrais pas, c’est que j’étais une messagère qui devait livrer d’importants discours aux peuples. Je me suis tenue longtemps sur les hauts de montagnes pour être certaine de capter les ondes qui venaient à moi, mais non. J’ai tenté de défier la mer qui enfermait peut-être en elle les plus profonds secrets de l’univers, mais non. J’ai été combaye pour un grand essai scientifique, apporter un humain sans entraînement le plus loin possible dans l’atmosphère et j’ai dit allo à la galaxie pour retomber telle une comète et survivre, encore et toujours et merde, survivre.
J’ai sauté en parachute pas de parachute, j’ai tombé dans l’eau, je n’ai même pas fait un petit flat. Je me suis promenée nue dans les rues de Dubaï et il ne m’est arrivée. J’avais l’air d’une attraction spéciale d’un grand roi, personne n’osait m’approcher. J’ai sauté dans une fosse aux lions, ils n’avaient pas faim. J’ai bu du poison, je détenais le remède quelque part dans mes gênes amérindiennes. Je suis immortelle et cela me pétrifie. Je suis morte de peur à l’idée que je ne peux pas mourir, ou est-ce Dieu qui m’éloigne de son palais. Il paraît que j’ai mauvaise haleine.
Avant je me plaisais à imaginer mes funérailles comme une petite le fait avec son mariage. Une église remplie de mes amis tout en noir tenant des roses rouges dans leurs mains. Je voulais partir avant mes parents, qu’ils témoignent de moi dans mon cercueil pour savoir quelles seraient leurs paroles à mon égard si nous avons la chance une fois mort d’assister à la cérémonie. Quand mon père est mort, j’ai eu peur qu’il juge le discours que je lui faisais. Pas assez touchant sûrement, comparativement à ma petite soeur qui avait versé toutes les larmes de son corps, moi je pensais à tous les nouveaux zéros dans mon compte. Box Office le Papa.
Plus le temps avance, plus je sens que je serai la dernière de toute à mourir. J’assisterai aux funérailles de tout le monde et personne ne viendra aux miennes. Je n’ai pas voulu faire d’enfants parce que j’ai toujours eu peur de la mort. J’ai toujours eu peur des orphelins, ces trop grand clichés de films d’horreur. Je le regrette et maintenant je n’arrive plus à décider alors que mes derniers ovules me quittent. Je ne veux pas qu’ils ne me voient mourir, mais je ne veux pas les voir mourir non plus. Je sens que je serai la dernière à mourir sur cette planète. Comme les vieilles qui demandent à la faucheuse de venir les prendre sur leur chemin le plus vite possible mais qui restent et chient dans leur vieux lit. Peut-être resterai-je dans le mien jusqu’à ce qu’il fonde sous mes vieilles cuisses.
J’étais certaine de mourir jeune et maintenant je suis sûre de ne jamais y arriver. J’avais ce blues adolescent qui durait dans le temps. Du primaire jusqu’à l’université, quand je prenais le métro, je souhaitais que quelqu’un me pousse sur les rails. Juste comme ça, un geste gratuit. Ou poussée par un policier emballé dans une poursuite contre un criminel, parce que les victimes collatérales font jaser. Et tant qu’à mourir jeune, il fallait bien que le journaux en parlent.
Si je devais mourir dans ma vie, j’ai l’impression qu’il aurait fallu que ce soit avant. On dirait que je n’ai plus aucune intuition du danger, même lorsque je l’ai provoqué, je l’ai senti s’éloigner et m’ignorer. La faucheuse hochant la tête de sa régie d’où elle voit le monde. “Ton rendez-vous n’est pas pour tout de suite Nathalie, sois patience. ” Je ne sais pas quoi faire en attendant.
Alors je magasine, je travaille, je joue aux machines. J’ai une chance inouïe. J’achète, je fume, je bois. Je ne connaitrai jamais la mort. Je ne regarde plus des deux côtés quand je traverse la rue, je traverse et je survis. La vie continue, ma vie s’étire.
Je reviens de voyage. Tout le monde sur le bateau de croisière pensait mourir, sauf moi. Une nouvelle maladie courrait, il paraît, elle tuait. Une simple grippe rationalisaient certains. Encore une fois rien qui pouvait me tuer. Les gens se bousculaient dans les corridors. Ils avaient peur de se faire piétiner, elles craignent un coup à la tête, alors que je marchais calmement en pantoufles jusque dans ma cabine. Invincible. Je m’y suis enfermée. Je sais que je peux passer 26 jour sans manger sans trop de problème, au 27ième j’ai peut être la tête qui me tourne. Si seulement j’avais à coeur une cause à défendre. J’aurai pu la gréver adéquatement. Mais non. Je n’ai jamais eu soif de vertu. Ils se sont bousculés, ils ont gueulé, j’ai lu et j’ai fini par rentrer chez nous.
Je reviens de voyage. La consigne, c’est quarantaine pour tout le monde, mais je ne suis pas tout le monde. Je retourne au travail. Personne ne savait vraiment que j’étais partie en croisière. J’ai feinté la petite déprime passagère, l’épuisement, demandé l’arrêt de travail pour ressourcement. Et bien que je me plais à faire chier mon patron, il faut bien que je retourne travailler. Un petit nez qui coule, rien de grave.
Les gens paniquent dans les épiceries. Du papier de toilette pour une armée. J’ai revendu le stock de purell de mes années d’anxiété pour des milliers de dollars. Morte de rire, mais invincible. Une petite toux, sans plus.
Le gouvernement a peur de la pandémie. Ne sait-il pas que parmi eux se trouvent des êtres invincibles qui peuvent survivre à tout. À quoi bon me demander de rester chez moi alors que je ne meurs jamais. Télé-travail. Encore des vacances.
Je magasine. Je passe par chacune des rangées de chacune des boutiques. Je touche à tous les tissus, j’adore le tissus. En essayant des brassières je parle à une vendeuse est d’accord avec moi, toute cette histoire est complètement exagérée! On se tape dans la main. Ce monde est vraiment rempli de cons.
J’achète une caisse de vins. Une ligne longue comme à Noël. Comme les gens ont des grosses bulles récemment.
Toc. Toc. La police. « Madame, vous avez pris l’avion récemment ? » « Voulez-vous voir mes photos de voyage ? » Interrogatoire. Comme dans les films. Seule sur une chaise pas confortable avec une lampe dans la figure. Mais les policiers ne me postillonnent pas dans la figure pour m’intimider. Ils portent des masques. Ils ont peur de moi.
Je répète : Je reviens de voyage, je suis retournée travailler, j’ai magasiné, j’ai bu du vin. Ils me disent : L’homme à côté de moi dans l’avion est mort, ma collègue est à l’hôpital, la vendeuse suffoque et la SAQ se fait décontaminer. « Wow, relax. »
Ils me raccompagnent et me font promettre de ne pas sortir. Ils partent et moi aussi. J’ai un colis à aller chercher à ma boîte postale et j’aimerais bien voir la chaise que vend ce Monsieur Thibodeau sur Market Place.
Je brûle.
Je dors pendant trois jours.
Je me noie dans ma morve, j’agonise dans ma toux.
Les policiers reviennent, on dirait la scène dans E.T. quand le gouvernement débarque chez Drew Barrymore.
État d’arrestation, mais déjà arrêtée.
La faucheuse me montre son agenda. Je suis là, à 14h40. J’avais un destin. L’aider à tuer avant de mourir. Un bel homme aux cornes aiguisées me baise la main.
« Merci d’avoir été une merde toute ta vie. »
Personne ne viendra à mes funérailles.
Et je me chie dessus.